L’AFFAIRE GIOTTO III
(La perspective étendue et coordonnée)
J'avais laissé Giotto à Assise, sans réussir à résoudre définitivement le mystère de la paternité des fresques du cycle de Saint-François, laissant les experts du maître florentin continuer à confirmer ou à infirmer l’attribution de l'ensemble pictural à mon glorieux prédécesseur.
Quant à moi, je m'accrochais à l'anti-phrase que j'avais écrite dans le carton d'invitation de l'exposition de Colle di Val d'Elsa consacrée aux peintures de la nef de la basilique supérieure de San Francesco : “Giotto n’aurait pas peint toutes les fresques de la vie de Saint François à Assise, Picasso n’aurait pas inventé le cubisme et Isou n’aurait pas créé le lettrisme”.
Je suivais ses traces dans l'Italie de la fin du treizième siècle et l'accompagnais d'Assise à Padoue. J'avais moi-même laissé les collines sienoises pour venir m'installer à Vérone. Il me semblait que, sans y prendre garde, je suivais les traces de mon illustre devancier. Je faisais comme lui le voyage de la Toscane à la Vénétie. Cette fois-ci j'arrivais en terrain déminé, personne ne semblant contester à Giotto l'attribution des fresques de la chapelle des Scrovegni.
Dans les oeuvres que je dédiais au maître d'Assise dans "l'Affaire Giotto", j'avais inséré des éléments d'architecture, empruntés au cycle de Saint François, dans les profondeurs des lettres, des mots et des phrases, afin de définir une nouvelle perspective.
Je n'étais pas resté insensible à la singularité spirituelle de la thématique de la vie du fondateur de l'ordre des franciscains. Mais cette fois-ci les choses se compliquaient. Le thème de la vie du Christ et de sa famille m'apparaissait à la fois comme plus lointain et naif. Le message révolutionnaire du Christ, amenant à la libération des esclaves dans le monde romain, s'étalait sur les murs de la chapelle padouane comme une berceuse racontée aux petits enfants.
En un mouvement inverse, je voulais cette fois-ci utiliser les figures sacrées des Evangiles pour les introduire dans une perspective lettriste, les laisser se mouvoir entre les lettres, se parler entre les mots, naître ou mourir dans les phrases, s'interpeller, se trahir d'une lettre, d'un mot ou d'une phrase à l'autre. C’est ce que j’ai fait dans le chapitre II de l’Affaire Giotto (à paraître aux Editions Peccolo à Livourne dans la collection Souvenirs d’Artistes).
En travaillant sur les planches de la deuxième partie, tout en sentant la nécessité de la réalisation concrète de cette étape qui m’apparaissait, à peine commencée, comme un prolongement de l’acquis, je voulais poursuivre sur la voie que j’avais ouvert à la perspective esthétique en 1995 dans Différents infinis et explorer de nouvelles possibilités encore plus surprenantes, voire vertigineuses.
C’est de cette «ivresse» qu’est né le chapitre III de l’Affaire Giotto, la perspective étendue et coordonnée. Comme une préfiguration des beautés à venir, je plaçais la Capture du Christ sur un fond d’infinis en expansion, j’additionnais des infinis en expansion et coordonnés pour la Cène, je superposais librement des infinis (Joachim chassé du temple), je les accumulais (le Massacre des innocents), les incluais les uns dans les autres (l’Annonciation), les reliais fortement entre eux (la Présentation de Marie), les entremêlais (les Docteurs), les superposais (Le lavement des pieds), les croisais (La Visite à Elisabeth), etc... Enfin, j’inventais des infinis en expansion non précisés (les Lamentations).
J’étais ému par le plaisir de découvrir sous mes mains la révélation des possibilités encore inexplorées de la perspective étendue et coordonnée (excoordiste).
Je rejoignais l’inventeur de la peinture moderne et le promoteur du lettrisme, qui m’avaient permis de jeter, au-delà de leur oeuvre respective, un pont neuf entre le présent et le passé.
Vérone, 2008
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